Rapport Payette: le public au service des journalistes
Bon, j’ai parfois tendance à rater les dates de tombées, même celles que je me fixe moi-même. Par exemple, comme avec le cas du rapport sur le journalisme et l’avenir de l’information au Québec, plus connu sous le nom de « Rapport Payette ». Ce rapport a fait pas mal de bruit à sa sortie et, si ses recommandations sont prises en compte, plusieurs changements sont à prévoir dans le milieu de l’information au Québec.
Tel qu’en témoigne l’effusion de réactions positives, pour plusieurs ces changements sont un pas dans la bonne direction. En effet, certaines propositions sont intéressantes, mais selon moi, d’autres le sont un peu moins. La création d’un réel observatoire du journalisme, d’un fonds de recherche et développement, le déploiement d’Internet haute vitesse en région sont des suggestions emballantes et bien venues. La création d’un statut professionnel, la mise en place d’avantages fiscaux pour les entreprises de presse existante, la formation des jeunes pour qu’ils comprennent mieux l’information le sont moins. Pourtant, ces propositions ne sont pas déraisonnables. Après tout, le statut professionnel ne serait pas contraignant (y adhère qui veut) et certaines dispositions visent à éliminer certaines lourdeurs (le journaliste qui doit actuellement être accompagné d’un avocat lorsqu’il se présente devant une cour contester une demande d’accès à l’information). Alors, pourquoi ai-je tant de réticences? Après mure réflexion, je réalise que mes objections au rapport tirent toutes leur origine du même point: l’absence du public, de son point de vue, de ses besoins et de compréhension fondamentale de l’usage qu’il fait des informations auquel il a accès.
En effet, ce qui me sidère le plus avec toutes ces discussion sur le journalisme et les nouveaux médias est l’absence coupable de consommateur de nouvelles. Certes, ce dernier est toujours présenté comme le bénéficiaire de l’acte journalistique (après tout, les journalistes ne réclament-ils pas leur légitimité de leur public?), mais son opinion n’est jamais réellement prise en compte. De plus, il faut se rendre à l’évidence, ce rapport est d’abord et avant tout un rapport par les journalistes (Dominique Payette est une ancienne journaliste de Radio-Canada), pour les journalistes. La majorité des intervenants sont des journalistes et lorsqu’il est question du public, de ses besoins ou de ses désirs, il est surtout question de manque d’information (pas de journalistes pour les servir!), de manque de connectivité (pas d’Internet, pas de journal en ligne!) et des difficultés liées à la mise en place de structures participatives (modérer les commentaires, c’est tellement de travail!). Ainsi, le rapport fait fausse route à un niveau fondamental: tout son argumentaire est bâti sur le postulat selon lequel la perte de confiance est le résultat d’une absence de règles professionnelles et d’une mauvaise compréhension du public du travail de journalistes. En somme, un ensemble de forces qui font en sorte que les journalistes ne sont plus capables de faire leur travail correctement et les recommandations visent à rééquilibrer le jeu en faveur des travailleurs de l’information.
Le journalisme, pour qui?
À la décharge du comité de travail sur le journalisme et l’avenir de l’information au Québec, il faut dire qu’il s’agit d’un problème endémique au journalisme, à sa recherche et à sa pratique. Lorsque l’on remonte aux premières études ethnographiques effectuées sur le milieu de travail des journalistes dans les années 70 et 80 (Gans, Tuchman, Fishman) et même plus récemment (Stumper, 2000), l’on apprend que bien que le public est le destinataire du travail journalistique et bien que c’est de celui-ci que la profession tire sa légitimité, le point de vue du public n’est pas réellement pris en compte, il est même rejeté de la main. Ce sont les collègues, les supérieurs, la famille et autre proches qui servent à « prendre le pouls » et qui sont considérées comme plus représentatives par les journalistes que les enquêtes d’opinion.
Certes, les « métriques internet » commencent à influencer le jugement des journalistes (McGregor, 2007), mais ces dernières sont d’abord vu comme un outil de validation de leur propre évaluation plutôt qu’un outil pour mieux sonder et comprendre son public (MacGregor, 2007). Dans certains cas, je peux comprendre réticences. Après tout, si les articles les plus lus portent souvent Lady Gaga, le Canadien et la dernière tendance mode, il serait difficile de blâmer les journalistes concluent que leur public est composé d’une bande d’abrutis. Or, les choses ne sont pas si simples. Lentement, mais sûrement de nouvelles recherches commencent à démontrer que la mesure de l’audience est un exercice très périlleux. Un des étalons auquel l’on se réfère assez souvent est la nouvelle la plus lue, mais il en existe d’autres types: par exemple, les nouvelles les plus partagées (par courriel et sur différents réseaux sociaux), les plus commentées et les reprises par des blogues (seul le New York Times fait cette distinction, toutefois). Ces derniers ne mesurent pas toute la même chose et, par conséquent, ne veulent pas dire la même chose. De plus, leur signification (ce qu’il faut en retirer) n’est pas encore établi.
Prenons le cas des «nouvelles les plus lues». Il n’y a aucune « interférence » dans cet étalon: il s’agit des nouvelles les plus cliqués, c’est tout. Elle mesure la somme des nouvelles consommées par le lectorat. Par conséquent, cet étalon pourrait sembler être le plus « objectif ». Toutefois, est-il le plus significatif? S’agit-il de la nouvelle qui me sera la plus utile dans ma vie de tous les jours ? Rien n’est moins sûr. Ces chiffres peuvent-ils être comparés avec ceux tirés des autres cas d’utilisation? Encore là, il serait périlleux d’affirmer que oui. Je dois fait un petit coming out ici: il m’arrive de lire des nouvelles à potin, sur la dernière édition bikini de Sports Illustrated, sur le dernier choix vestimentaire de Michelle Obama, etc. Or, je continue ma lecture et c’est souvent d’autres nouvelles qui me restent à l’esprit. En somme, mon point est le suivant: la consommation d’information n’est pas un jeu à somme nulle. Si je lis une nouvelle insipide, cela ne veut pas nécessairement dire que je ne lis que ce genre de nouvelles.
De plus, le rapport lamente l’augmentation du soft news (sportives, culturelles, etc.), au détriment du hard news (socio-politique). Cependant, cette affirmation suppose aussi que mes intérêts sont statiques et qu’ils ne changent pas dans le temps. Or, une étude récente confirmait ce que nous savions tous déjà intuitivement: l’intérêt pour un type de nouvelle n’est pas statique, il évolue en fonction des événements tels que l’intérêt pour les nouvelles provenant du Moyen-Orient nous le rappelle avec force. Selon Boczkowski (2010), dans l’éventualité où un événement politique d’importance a lieu, l’intérêt des lecteurs s’aligne davantage avec celui des journalistes.
Les choses deviennent encore plus intéressantes lorsque l’on s’attarde aux autres indicateurs. Dans le cas des nouvelles les plus envoyées par courriel, il s’agit d’un échange entre deux personnes. Un cas d’utilisation typique serait: « Ah, je pense que cette nouvelle t’intéressera », clic! Il s’agit donc de confirmer un lien de sociabilité entre deux individus. Un autre pourrait être : « Tu as lu ça? C’est un scandale! Il faut faire quelque chose! », clic! Le même problème se présente lorsque l’on parle du social sharing, une étude récente affirmait que les nouvelles les plus partagées étaient des nouvelles inspirantes et enrichissantes et que les mauvaises nouvelles l’étaient beaucoup moins. Pourquoi? Parce que l’acte de partager une nouvelle à un groupe était un acte de présentation de soi. Ainsi, un individu ne partage pas seulement une nouvelle parce qu’elle était bonne ou mauvaise ou même parce qu’elle est intéressante, mais aussi en fonction de ce que cet acte dit sur lui; et, après tout, personne ne veut être un héraut de malheur, alors l’on partage des nouvelles positives!
L’on observe donc une agence beaucoup plus grande de la part du lectorat que le simple acte de consommation de la nouvelle qu’on lui assigne dans le paradigme traditionnel repris tacitement dans le rapport Payette. N’est-ce pas là l’autre grande leçon que nous enseigne les médias sociaux, mais qui n’est elle aussi dans la rhétorique du groupe de travail. Non, je ne parle pas du « journalisme-citoyen » du remplacement des professionnels par des amateurs. Je parle plutôt de la fin de la nouvelle comme un produit fini. Du fait que la nouvelle devient un élément sur lequel le consommateur agit et interagit. Qui l’incite à chercher d’autres informations, à le partager, à la commenter.
À cet égard, il est intéressant de présenter une des conclusions de l’étude de Boczkowski citée plus tôt: la raison pour laquelle les lecteurs/consommateurs de nouvelles se tournent vers habituellement des nouvelles culturelles ou sportives plutôt que vers des nouvelles « d’intérêt public ». En somme, c’est tout simplement parce qu’ils se sentent impuissant face à l’information qui leur est présentée. Certes, ils comprennent ce qui se passent, mais ils ne comprennent pas nécessairement quelles sont les alternatives, quels sont les choix qui s’offrent à eux et quelles sont les conséquences potentielles de ces événements. Les nouvelles sportives ou culturelles offrent justement un début, une fin et s’inscrivent dans un continuum clair (qui va gagner la Coupe ou l’Oscar ?). Par ailleurs, dois-je souligner que ces conclusions rappellent étrangement celles du très commenté rapport de l’AP, A New Mode for News ? Ainsi, cela ne veut pas dire que ces derniers sont des imbéciles, au contraire. C’est plutôt l’absence de contextualisation, d’explication, de remise en question, d’ouvertures vers le futur qui rend l’évaluation de l’importance cette nouvelle (et l’identification de ce que l’on peut ou doit faire) difficile pour le lecteur.
Pour un journalisme au service du public
Face au constat que la confiance envers les journalistes est en chute et que le produit déplaît, la solution préconisée par le rapport Payette est de mettre en place un code de déontologie et de former la jeunesse depuis la petite école. C’est, selon moi, prendre le problème à l’envers. Une partie du problème est dans l’offre et pas seulement parce que les pratiques professionnelles se seraient détériorées. Il faudrait essayer de comprendre où se trouve le problème et quels éléments de l’offre actuelle ne plaisent pas aux lecteurs. Et, n’en déplaise aux journalistes, il qu’il existe déjà un « service de nouvelles » qui pallie au manque de contexte qui afflige parfois la couverture des événements faite par les médias traditionnels et démontrent l’existence de cet appétit : Wikipédia. L’Associated Press (encore elle!) l’a bien comprit et essaye justement de remplacer l’encyclopédie collaborative comme source première de contexte par la mise en place de « landing pages » résumant les dernières nouvelles. Après tout, la vérification et la centralisation des informations à retenir est populaire.
En somme, le fait que certaines expériences démontrent qu’il est possible de proposer de nouvelles manières de présenter les nouvelles sans sacrifier la qualité du contenu m’incite à réaffirmer quelque chose que nous savons tous instinctivement: la confiance et la fidélité n’est pas quelque chose qui se certifie, mais qui se construit.
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Références:
MacGregor, P. “Tracking the Online Audience.” Journalism Studies 8, no. 2 (2007): 280-98.
Sumpter, RS. “Daily Newspaper Editors’ Audience Construction Routines: A Case Study.” Critical Studies in Media Communication 17, no. 3 (2000): 334-46.
Mitchelstein, E., and P.J. Boczkowski. “Online News Consumption Research: An Assessment of Past Work and an Agenda for the Future.” New Media & Society (2010).
Boczkowski, P.J., and E. Mitchelstein. “Is There a Gap between the News Choices of Journalists and Consumers? A Relational and Dynamic Approach.” The International Journal of Press/Politics 15, no. 4 (2010): 420.
Au voleur !
Hier, ProjetJ rapportait qu’une étude commandée par le « Fair Syndication Consortium » (qui regroupe 1500 médias sous la propriété d’Attributor) avait finalement réussi à quantifier la réutilisation, bien évidemment illégale souligne l’auteur, de contenu produit par les journaux. Aussi, selon la même étude, ce sont des réseaux publicitaires comme Google et Yahoo! qui sont les grands gagnants (grand méchants?) de cette histoire. Autre preuve que les Rupert Murdoch de ce monde ont raisons de vouloir la peau du géant de Mountain View ! Personnellement, je n’embarque pas. En jetant un coup d’oeil rapide, il y a plusieurs points qui me dérangent et qui me poussent à questionner les prémisses de base, la méthodologie, et les conclusions.
1 — D’abord, à propos de la copie d’articles.
Les critères utilisés pour évaluer l’ampleur du « plagiat » sont quantitatif (+ de 80 %, — de 80 % ou moins de 125 mots). Il est vrai que compter le nombre de mots pour savoir quel pourcentage de l’article est accessible n’est pas inhabituel. Cependant, il s’agit d’une mesure fallacieuse parce qu’il est possible de résumer le contenu d’un article en quelques phrases. Un résumé pourrait (théoriquement) être aussi « dommageable » que la recopie intégrale de l’article. De plus, on considère implicitement qu’il est aussi répréhensible de publier le titre d’un article, un extrait ou de l’article au complet ce qui est complètement ridicule. J’imagine que c’est ce qui est avancé par les auteurs lorsqu’ils affirment que tous les articles ont au moins été utilisés 4,4 fois en tout ou en partie. Cependant, lorsque l’on examine plus sérieusement les chiffres, il appert que seulement 18 % des articles identifiés ont été recopiés intégralement. Oui, cela représente plus de 100 000 articles et il s’agit là d’un problème, mais le problème est d’un autre ordre.
Ensuite, il n’y a aucune mention de la notion de « faire use ». Il ne faut pas oublier qu’au-delà du droit d’auteur existe la liberté d’expression. Celle-ci est d’autant plus fondamentale lorsque l’on parle d’information d’intérêt public. Considérer automatiquement que la republication d’un article en tout ou en partie est un acte illégal est réducteur et, à mon sens, très dangereux. Finalement, il n’y a aucune mention de l’usage de liens ou de trafic généré par ladite recopie. Si l’extrait d’un article incite les internautes à se rendre sur le site de l’auteur, il est très difficile qu’il y ait eu un « vol ». Or, le rapport ne contient aucune information à ce sujet. Le titre, un extrait ou l’article se trouve sur un site sans licence ? C’est du vol! Généralement, les choses ne sont jamais aussi claires que cela.
2 — Ensuite, en ce qui concerne les sites qui réutilisent le contenu des journaux.
On affirme que 38 % de ces sites appartiennent aux 100 000 obtenant le plus de trafic sur Internet et que 10 % sont des blogues. Or, en plus de ne pas fournir la liste, ils ne font aucune distinction entre le type de service offert par ces sites Internet. Ont-ils comptabilisé Facebook, Digg ou Del.icio.us? Aucune idée. Quelle est leur mission première ? Il manque beaucoup d’informations à ce sujet. Cependant, j’imagine que cela importe peu aux auteurs de l’étude puisqu’ils devaient vouloir surtout obtenir un gros nombre comme outil rhétorique.
3 — Finalement, en ce qui concerne la publicité.
Encore ici, l’usage de raccourcis est flagrant. Comment ont-ils procédé à l’évaluation des stratégies de monétisation? En identifiant le réseau publicitaire et en effectuant une simple opération arithmétique : l’addition. Or, pour pouvoir évaluer réellement l’ampleur de la « perte » subie par les journaux plus de granularité aurait été nécessaire. D’abord, il aurait été utile de savoir quel modèle publicitaire était utilisé : CPM (Coût par mille — impressions) ou CPC (coût par clic). Traditionnellement, les journaux fonctionnent avec les deux modèles tandis que les blogues (plus dépendants de Google) se contentent du CPC. Qu’est-ce que cela veut dire? Que si les internautes ne cliquent pas sur les publicités présentées en marge du contenu, les « voleurs » ne reçoivent rien. Dans une telle situation, à combien se chiffre le « vol »? 0 $. Et c’est qu’ici qu’en oeuvre la deuxième variable : la qualité de l’inventaire publicitaire. Google ne publie pas les mêmes publicités sur les mêmes sites. Oui, il effectue une analyse du contenu et tente de présenter des publicités « contextuelles », mais la compagnie procède aussi à l’évaluation des sites. Si un site reçoit des publicités de moindre qualité, il générera moins de clics. Par conséquent, dire que 53 % des sites « monétisent » le vol grâce aux publicités de Google ne veut absolument rien dire.
Quantifier le « vol » de contenu en ligne est important. Cependant, il faut le faire avec beaucoup plus de souci que l’on fait ces auteurs. De plus, pour l’instant, je ne suis pas sûr qu’essayer de faire un « crack Down » du Web soit nécessairement la solution à tous les problèmes des éditeurs….
Plus rien n’est égal par ailleurs
Alors, voilà, c’est déjà fini. La classe journalistique québécoise, réunie à Sherbrooke, est retournée chez elle après avoir discuté pendant trois jours de la « Sortie de crise ». A-t-elle trouvé des idées aussi intéressantes et salvatrices que le promettait le thème du congrès ? Personnellement, j’en doute. Deux conférences et une plénière portaient spécifiquement sur cette question et les mêmes propos ont été tenus lors des ces trois séances : « le modèle est cassé, il faut tester de nouvelles choses », « la solution existe surement, mais nous ne l’avons pas encore trouvée », « les nouvelles sont importantes et elles méritent d’êtres sauvées », « il faut que les gens se mettent à payer, mais ils semblent voir pas voir de valeur à ce que l’on fait », etc. Bref, rien de bien nouveau. Rien de particulièrement différent de ce qui se dit partout à travers le monde depuis au moins deux ans.
Malgré tout, ce congrès n’a pas été complètement inutile. Prendre le pouls de la profession, parler avec de jeunes journalistes et regarder plusieurs de nos professionnels de l’information se déhancher sur la piste de danse des marches du palais avec beaucoup moins de talent qu’ils en démontrent lorsqu’ils livrent leurs reportages n’est pas sans valeur. Non, je n’ai pas de photos. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que faire chanter un journaliste soit une bonne idée… Blague à part, s’il y a une chose qui m’a étonné, c’est de la rigidité des journalistes au niveau professionnel : malgré leurs souhaits, les journalistes sont réfractaires aux changements, ils sont excessivement rigides. Le trois quarts des interventions portent sur le comment plutôt que sur le quoi. Je m’explique.
Après avoir écouté leurs interventions et discussions pendant plusieurs jours, il me semble que le présupposé sur lequel l’on opère est similaire à ce vieil axiome tiré de la modélisation économique : ceteris paribus; toutes choses étant égales par ailleurs. Ainsi, consciemment ou non, ils ne cherchent pas le changement, ils cherchent à voir comment d’anciennes manières de faire peuvent être rentabilisées dans un nouvel environnement : toutes choses étant égales par ailleurs, comment allons-nous faire pour rejoindre ces nouveaux publics? Toutes choses étant égales par ailleurs, comment allons-nous utiliser ce nouveau canal de communication pour que nos contenus soient consommés davantage? Toutes choses étant égales par ailleurs… Or, bien qu’il soit encore difficile de comprendre la nature et l’impact engendrés par les nouveaux médias, il est indéniable que ces derniers amènent des changements considérables; plus rien n’est égal par ailleurs. Il se peut fort bien que les anciens modes de cueillette et de diffusion de l’information soient devenus inadéquats. Cependant, c’est justement sur ces manières de faire que les journalistes sont particulièrement frileux.
Marshall McLuhan disait que nous avons trop souvent tendance à regarder vers l’avant à travers le rétroviseur (McLuhan, 2003). Bien que son œuvre soit souvent critiquée, sur ce point le gourou n’a pas tort, car comme nous l’enseigne la psychologie cognitive nous possédons des schèmes, des modèles de situation et des comportements, des scripts que nous utilisions pour savoir comment agir et réagir dans différents contextes. La conséquence est que nous appliquons d’anciennes manières de faire dans de nouvelles situations. Ce n’est que lorsque ces dernières deviennent inopérantes que nous cherchons de nouvelles solutions (Tijus, 2001). Ceci est aussi vrai pour des problèmes vécus dans notre quotidien que pour des domaines précis comme le journalisme. Cependant, cela ne devrait pas nous empêcher de tenter de le faire. De toutes les interventions, seule celle d’André Caron était novatrice. Il y exposait une nouvelle manière de voir le rapport entre le public et les médias grâce au raccourci « T.I.M.E ». Les différentes caractéristiques identifiées par le professeur sont matière à réflexion, car elles forcent les « producteurs » de contenus à considérer comment leurs futurs consommateurs (les jeunes de 18-25 ans) s’approprient leur contenu, l’utilisent, l’échangent, etc.
À mon sens, la transition des médias analogiques vers les médias digitaux est un moment opportun pour se poser des questions beaucoup plus fondamentales. Cependant, à en croire les études et rapports portant sur l’interactivité et l’ajustement des médias aux nouvelles technologies de l’information et des communications, les organisations les plus « avancées » seraient celles qui proposent le plus grand nombre de fonctionnalités comme la possibilité de faire des commentaires, de lire les articles les plus lus ou de partager un texte sur Facebook ou Twitter (Bivings Group, 2008; Spyridou & Veglis, 2008). Bref, l’adaptation web se fait par l’ajout de fonctionnalités qui, essentiellement, visent l’expérience d’utilisation du site d’informations plutôt que l’expérience de consommation (compréhension?) de la nouvelle. Regardons nos médias et nous verrons qu’ils s’inscrivent clairement dans cette tendance : les journaux publient leurs articles en ligne, les télédiffuseurs, leurs vidéos, et les radios, leurs émissions un peu comme ils le feraient traditionnellement; l’adaptation se fait en marge de ce contenu.
Certains diront que cette critique est facile et que la persistance de vieilles habitudes ne devrait pas surprendre, ni être dénoncée, car nous ne connaissons les nouvelles et le journalisme qu’à travers ses « incarnations précédentes » que son le journal, la radio et la télé. Il est donc difficile d’imaginer comment cette activité pourrait être réalisée autrement et mieux intégrée avec les nouvelles pratiques en émergence. Eh bien, justement! Pourquoi n’essayons-nous pas de penser au journalisme du futur sans nous baser sur le journalisme du passé? Cet exercice est périlleux et peut sembler futile, trop large. Par conséquent, je propose une analogie qui servira à guider cette démarche. Pensons à la transition de l’analogique au digital comme une adaptation cinématographique.
En effet, lorsque l’on adapte une oeuvre au cinéma, l’on n’essaie pas de faire une copie conforme de l’oeuvre originale. Les meilleures adaptations sont celles qui réussissent à cerner l’« essence » de l’oeuvre et à la réarticuler de manière convaincante à travers les « codes » du nouveau médium. M. Caron a déjà identifié certains changements découlant de l’usage de ces nouveaux codes. Il ne resterait qu’à les préciser et à identifier ce que constitue l’« essence » du journalisme. À quoi sert le journalisme? Que sont les nouvelles? Je ne parle pas ici de procédures (cueillette, présentation d’informations) ou des externalités positives (« punir les coquins »), mais de ce à quoi sert le journalisme. Qu’est-ce qui rend le journalisme absolument indispensable au fonctionnement de notre société? Il nous faut une définition qui inclut toutes les formes de nouvelles. J’ai moi-même quelques idées que j’exposerai dans d’autres billets. Cependant, j’aimerais avoir votre opinion auparavant.
Prendre de la merde et en faire du fumier pour nourrir les fleurs de la démocratie
Hier, j’avais écrit un billet en réaction à la chronique d’Yves Boisvert dans laquelle il s’en prenait aux gérants d’estrade. Par contre, je trouvais déplorable que les seuls « faits d’armes » servant à légitimer leur travail étaient d’avoir révélé des scandales. Personnellement, je ne trouve pas que nous devrions être fiers d’êtres des « brasseurs de marde ». Bref, même si je ne remets pas en cause le travail des journalistes tel que le présente Boisvert, je considère que peu importe qui a raison, le public (et par extension la démocratie), lui, est perdant. Mettre à jour des scandales n’est qu’une partie du travail à faire; faire des synthèses, contextualiser, présenter des solutions possibles font partie de celle qui est trop souvent oubliée. Une amie et ancienne collègue de classe a pris le temps de répondre à mon texte. Je lui ai répondu dans la section des commentaires. Cependant, la réaction épidermique que la lecture de mon texte avait suscitée me laisse croire que le ton de mon texte a peut-être masqué le fond de mon propos. Ne voulant pas faire un Falardeau de moi-même, je prends donc le temps d’y revenir, de mieux esquisser ma critique et de proposer quelques pistes de réflexion.
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Les gérants d’estrades contre les brasseurs de merde
Alors, le texte de Boisvert contre les détracteurs de la Presse a fait jaser aujourd’hui. Bien qu’un ami m’en ait glissé un mot à l’heure du lunch, je ne l’avais pas lu jusqu’à ce soir et, par conséquent, ne sais pas trop ce qui s’est dit sur le sujet. Je ne veux pas remettre en question du travail journalistique dont parle Boisvert. Cependant, je sais que ne suis pas du tout d’accord avec sa défense et la conclusion implicite : « chialez tant que vous voudrez, au moins on fait avancer les choses en “dénonçant les coquins”! Pis si les gens n’ont pas été voter, ce n’est pas de notre faute! On leur a dit ce qu’ils devaient savoir! »
Eh bien, non, justement, il se peut que s’ils ne sont pas allés voter, ce soit peut-être de votre faute, de celle de vos collègues, et de votre « acharnement » collectif. Continue Reading →
Retour en affaires
Force est de constater que je ne suis pas un blogueur assidu. Un de mes problèmes doit être que je passe tellement de temps à ruminer des idées que , lorsque je suis prêt à écrire, le moment est déjà passé et je n’ai pas ajouté de ma perspective à la conversation ! J’ai donc décidé de changer les choses et de me mettre à blogueur avec un peu plus d’entrain et de rigueur… pour deux semaines !
Blague à part, une autre raison pour laquelle je ne prend pas le temps d’alimenter ce blogue est que, d’habitude, je préfère publier quelque chose de complet et, si possible, de nouveau. Ceci qui requiert un temps considérable. Un temps que je n’ai pas. Par conséquent, j’ai décidé de transformer cet espace en lieu de réflexion un peu plus ouvert. Il y aura certains analyses plus poussées, plus complètes. Cependant, ces dernières se trouveront sous la catégorie très originale nommée « Analyses ». Les autres seront saupoudrées allègrement d’autres métatags et étiquettes selon le sujet du moment. Aussi, plutôt qu’être jaloux de mes idées jusqu’à temps qu’elles soient prêtes à être exposées. Je m’ouvre un peu plus à vous et à vos commentaires, qui que vous soyez. Au plaisir de discuter avec vous !
Les nouveaux souverains
Aujourd’hui, Facebook tente de devenir plus démocratique. Cette décision est la conséquence d’une énième bourde de la part de la jeune compagnie. Personnellement, la tournure des événements ne surprend pas : selon moi, les plateformes ne devaient être considérées comme des « services » associés à des conditions d’utilisation restrictives, mais plutôt à des « territoires » où les utilisateurs-citoyens s’expriment et agissent. Mine de rien, les compagnies ne font que fournir le cadre, toute la « richesse » (les interactions et le contenu) est le fruit des actions des utilisateurs. Ils peuvent donc légitimement sentir que le fruit de leur travail leur appartient.
Dans un billet écrit sur le blogue du cours d’économie numérique de HEC Montréal, j’arguais justement que sans nécessairement se rendre jusqu’à l’ouverture totale, les compagnies devaient reconnaître qu’elles devaient sembler être « justes ». D’ailleurs, pour savoir comment agir, elles ne peuvent plus se fier aux anciennes manières de faire, mais se tourner vers d’autres disciplines pour obtenir des réponses. Par exemple, la science politique.
Je lève toutefois mon chapeau à Facebook pour avoir été aussi loin. Traditionnellement, les compagnies privées étant réticentes à s’ouvrir, selon moi, s’assurer d’être un bon souverain plutôt qu’un tyran est déjà un pas dans la bonne direction. Facebook, fais le pas supplémentaire et, d’une certaine manière, se rapproche d’une philosophie 2.0 de cocréation. Je souhaite la meilleure des chances à la compagnie. Espérons qu’elle saura développer une bonne relation avec ses membres et que plus de transparence n’empêchera pas la compagnie de prendre des décisions d’affaires impopulaires, mais nécessaires…
Des idées pour le futur
Howord Rheingold donne cet hiver un cours à Stanford sur le digital journalism. Pour le plus grand plaisir du reste de la planète, il est possible d’avoir accès à la page wiki du cours. On y trouve des idées très intéressantes. Mes préférées ? Le computational journalism et crash course. Ça se passe par ici.
